« Au pays des Droits de l’Homme, on méconnait les droits culturels »

11 novembre 2014 dans Entretien, Slideshow par François Mauger

Pour préparer la journée de rencontre du Collectif sur le thème des Droits Culturels, nous avons posé quelques questions à Christelle Blouët, la coordinatrice du Réseau Culture 21.

Avec sa plate-forme, cette ancienne gestionnaire de projets culturels guide aujourd’hui les collectivités et les professionnels du secteur dans leurs démarches alliant culture et développement durable. Elle nous explique son travail pour les droits culturels soient réellement pris en compte…

par François Mauger

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© Conseil Général du Nord

Comment s’est fait le cheminement, d’abord, de l’Agenda 21 vers l’Agenda 21 de la Culture, puis vers la déclaration de Fribourg, que votre Réseau a signé ? Quel lien faites-vous entre développement durable et droits culturels ?

Christelle Blouët : Il ne s’agit pas de passer de l’un à l’autre, mais de nourrir les uns des autres. L’Agenda 21 de la Culture pose comme principe de base une approche du culturel au sens le plus large, une approche anthropologique, qui conduit à une reconnaissance des droits culturels. C’est vraiment le socle du texte. Sachant que ce texte a été écrit en 2004, qu’il est en train d’être réécrit de manière collaborative. Une nouvelle version va être adoptée début 2015. Elle va compléter la première version, méthodologiquement, notamment, et affirmer aussi les droits culturels comme le principe transversal. Si on fait un petit aparté, l’Agenda 21 de la Culture est un texte qui a été écrit en 2004. Il a l’avantage et le désavantage d’être un texte international, donc l’objet de négociations pour un consensus. Se mélangent dans le texte des postures pas toujours hyper-concordantes. Comme l’explique Jean-Louis Sagot-Duvauroux, qui a participé aux travaux de 2004, la géographie du texte réunissait principalement des Catalans, des Brésiliens et des Dionysiens (des gens de la Seine-Saint-Denis). Les uns insistaient sur l’urgence de préserver la diversité culturelle (ça, c’était les Brésiliens), les Catalans insistaient sur l’autonomie, notamment des territoires, et la Seine-Saint-Denis était tiraillée entre la reconnaissance de la diversité et l’affirmation du rôle de l’Etat (dans une certaine forme de démocratisation culturelle, qui n’est pas du tout le concept clé du texte, au contraire, mais qui, malgré tout, s’est faufilé entre les lignes) … L’enjeu fondamental de ce texte reste les droits culturels. Il affirme que la valorisation de la diversité culturelle passe par la reconnaissance de ces droits.

Des droits qui restent méconnus en France …

Christelle Blouët : Au pays qui se dit « pays des Droits de l’Homme », on ne sait pas bien ce que sont ces droits culturels. Ce n’est pas inscrit au cœur de nos politiques depuis la Révolution, ni même avant. On vit dans un pays qui n’a pas reconnu du tout sa diversité culturelle. Aujourd’hui, il la reconnaît éventuellement à l’extérieur de ses frontières, notamment lorsqu’il travaille à la reconnaissance des conventions de l’Unesco. Mais il la reconnaît surtout pour défendre son cinéma contre le cinéma américain. Sinon, la diversité culturelle n’est pas le fort de la politique publique française …

Justement, vous menez, avec Paideia, une observation des politiques publiques de plusieurs départements au regard des « droits culturels ». Vous êtes donc en contact avec des élus de terrain et des fonctionnaires. Que savent-ils des « droits culturels » ? Et qu’en pensent-ils ?

Christelle Blouet : « Paideia » veut dire « éducation » en grec ancien. L’idée de ce programme est de se dire qu’on peut faire des vœux pieux pour que les politiques françaises (et en particulier les politiques locales, car c’est là que nous pouvons avoir de réel leviers) intègrent ces enjeux mais, si les agents et les élus ne sont pas formés, cela va être difficile. Or, c’est bien le problème. Dans aucune (ou presque) formation professionnelle, on ne parle des Droits de l’Homme dans ce pays … et encore moins des droits culturels, qui sont une dimension fondamentale des droits humains. Tous les Droits de l’Homme sont reliés les uns aux autres, ils sont indivisibles. Les droits culturels sont des leviers des autres Droits de l’Homme et on ne les dissocie pas. Dans les formations des agents de la fonction publique, ces questions ne sont pas abordées. Il est donc difficile pour ces agents, même s’ils ont une intime conviction à ce sujet, de traduire les droits culturels dans leur travail. On est parti sur l’idée d’une recherche-action ou formation-action. On travaille sur l’analyse de pratiques au regard des droits culturels. On a initié une collaboration avec l’IIEDH de Fribourg (Institut Interdisciplinaire d’Ethique et des Droits de l’Homme) et son observatoire pour la diversité et les droits culturels, qui regroupe les principaux chercheurs sur la question depuis 25 ans, coordonné par le philosophe Patrice Meyer-Bisch. C’est une démarche d’observation qu’on mène avec les départements, qui ont pour principale compétence de gérer une grande part de l’action sociale. Cette approche du culturel résonne bien avec celle des travailleurs sociaux et leur approche éthique. Les droits culturels sont transversaux à l’ensemble des activités humaines, et donc à l’ensemble des politiques publiques. Cela va beaucoup plus loin que les arts, les lettres et les industries culturelles …

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© Réseau Culture 21

N’est-ce pas un problème en France, où le Ministère de la Culture et les différents services culturels publics ont une définition bien plus étroite de leur objet ? Parvenez-vous à faire évoluer cette définition ?

Christelle Blouët : Les départements qui sont engagés dans cette démarche y avaient déjà une oreille très attentive. Sinon, ils ne se seraient pas engagés. C’est très impliquant comme démarche. Il y a un accompagnement de notre part mais surtout du travail de la leur, puisque tout est axé sur des rencontres départementales et interdépartementales dans lesquelles on se base sur l’observation de leurs pratiques. Ils réalisent des études de cas sur les projets dans tous les domaines. Beaucoup de personnes sont mises à contribution et s’approprient par la même ces concepts. Ils se demandent comment leur projet respecte l’identité des personnes concernées, comment il inclut des considérations sur les communautés culturelles, comment il prend en compte le droit au patrimoine ou le droit à participer à la vie culturelle, … Il y a huit droits culturels qui sont listés dans la déclaration de Fribourg. Ce ne sont pas de nouveaux droits, ils sont reconnus dans la Déclaration des Droits de l’Homme, dans les différents pactes des Nations Unies, dans de nombreuses Conventions … C’est du droit international qui est déjà normé et que la déclaration de Fribourg explicite, rassemble et clarifie. L’observation des politiques publiques qu’on mène se fait au regard de ces huit droits et de la dimension culturelle des autres Droits de l’Homme. En observant leurs pratiques, les agents valorisent ce qui prend en compte ces droits et identifient aussi des marges de manœuvre pour mieux les respecter. C’est ainsi que se diffuse cette approche.

Quelles seront les prochaines actions de Réseau Culture 21 pour un plus grand respect des « droits culturels » ?

Christelle Blouët : On va continuer ce programme. Il marche très bien : les quatre premiers départements (l’Ardèche, le Territoire de Belfort, le Nord et la Gironde) continuent pour une troisième année, en 2015. La Manche a rejoint la démarche en 2014. Les Bouches-du-Rhône y ont associé certaines de leurs équipes sans, pour l’instant, la rejoindre officiellement mais semblent intéressées pour 2015. Enfin, il y a une coopération qui se met en place en Auvergne. Fédérée par l’agence régionale, le Transfo, L’Allier, le Puy de Dôme et le Pays de Vichy-Auvergne se sont engagés depuis cet été. Mais ce sont les quatre départements de la région Auvergne avec le Cantal et la Haute Loire ainsi que la région Auvergne elle-même qui réfléchissent à leur implication aujourd’hui. Des villes commencent aussi à s’intéresser à ce processus. Il permet vraiment de faire croître la prise en compte des droits culturels, ce qui est notre objectif.

Propos recueillis par François Mauger

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