Droits culturels : les définitions de Jean-Michel Lucas

11 novembre 2014 dans Entretien, Slideshow

La prochaine journée de rencontre MDM IdF aura pour thème la mise en pratique des droits culturels tels que définis dans la Déclaration de Fribourg à travers des projets musicaux en Ile-de-France. Jean-Michel Lucas contribue à nourrir la réflexion par son approche précise et pertinente.

Universitaire reconnu, Jean-Michel Lucas est aujourd’hui en France l’un des plus ardents défenseurs des droits culturels. Quelques questions faussement naïves à un véritable expert…

par François Mauger

Jean-Michel Lucas DR

Certains résument les « droits culturels » au droit de participer à la vie culturelle. Mais n’est-ce pas un droit déjà établi, en France en tout cas ? L’accès aux bibliothèques, aux théâtres, aux salles d’exposition n’est interdit à personne…

Jean-Michel Lucas : Le droit de participer à la vie culturelle est explicité dans l’article 27 de la Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948, ce qui lui donne une assise solide. Mais, il faut bien lire cet article  27 : « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent ».

L’idée de « prendre part librement » va de pair avec « la vie culturelle de la communauté ». Pour la France, on peut dire que si la communauté à laquelle on se réfère est la nation française, une et indivisible, la liberté de « prendre part » est, formellement, totale. C’est un peu moins évident si l’on considère qu’une personne se reconnait dans plusieurs communautés.  Par exemple, pour peu qu’une personne adhère à une  communauté dont la langue  n’est pas le français, la question de sa liberté de prendre part à la vie culturelle de cette communauté se pose. Il a fallu des années de lutte pour que la situation s’améliore et la Charte européenne des langues minoritaires n’est toujours pas ratifiée par la France !

On doit aussi considérer — et c’est le sens de mes écrits — que la seule interprétation acceptable est que la « liberté de prendre part » doit être effective et pas seulement formelle. Il est plus facile de prendre part à la vie culturelle de la communauté des musiques dites « classiques » quand l’Etat et la ville de Paris se payent une Philharmonique à 380 millions ! L’article 27 pose donc la question de la légitimité des communautés culturelles à être prises en considération dans les négociations de politique publique. Autrement dit, l’article 27 devrait être un argument à faire valoir dans les négociations sur la répartition des ressources publiques.

La déclaration de Fribourg dit que « Toute personne, aussi bien seule qu’en commun, a le droit de connaître et de voir respecter sa propre culture ». En France, ce droit a longtemps été nié à ceux qui se référaient, par exemple, aux cultures bretonnes ou basques. Où en est-on aujourd’hui ? Et est-ce que la dignité culturelle d’autres populations est aujourd’hui niée dans l’Hexagone ?

Jean-Michel Lucas :  La déclaration de Fribourg ne pose pas la question ainsi. Elle refuse l’idée d’identités culturelles collectives qui donc devraient s’imposer à des individus. La culture bretonne ne peut pas obliger toutes les personnes qui habitent la Bretagne (cf. le problème du Québec et de l’obligation d’y apprendre le français.) La Déclaration de Fribourg dit que chacun peut choisir sa communauté culturelle (c’est-à-dire ses références culturelles). Nul ne peut, non plus, être assigné à une culture contre son gré. Chaque personne doit avoir la liberté, aussi, de se séparer de cette communauté à son gré. C’est la personne, et seulement la personne, qui dispose d’une identité culturelle propre (pas la ville, la région, le collectif, etc..). Si un groupe parle de « sa » culture de communauté, cela ne peut concerner que les personnes qui y adhèrent de manière libre et rétractable. Sinon, on est hors des droits culturels.

Du coup, la question de la dignité culturelle se pose autrement : elle est renvoyée à l’identité culturelle de la personne dans ses relations à toutes les autres personnes (et non à la culture de « populations »). Autrement dit, toute personne peut, à chaque instant, « mettre en indignité »  une autre personne, faute d’avoir reconnu son identité culturelle (souvent on dit « vexer », « marginaliser », sans prendre la personne en considération, ce qui est souvent notable dans les relations entre les organisateurs et le public.)

Ou à l’inverse, et c’est le sel de l’action culturelle, toute personne (ou organisation libre de personnes) peut, par son action, contribuer à la dignité d’autres personnes, c’est à dire participer à élargir la reconnaissance de leurs identités culturelles… (On pourrait dire plus prosaïquement les accompagner pour devenir quelqu’un : une star, un interprète recherché, un journaliste apprécié, un organisateur valorisé, mieux reconnu dans la dignité de son identité culturelle). Je rappelle, à ce propos, la définition de l’identité culturelle de la Déclaration de Fribourg : « L’expression “ identité culturelle ” est comprise comme l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ».

C’est pourquoi je considère que l’essentiel du boulot des professionnels dit « de la culture » est de faire le maximum pour établir une relation de dignité avec les personnes auxquelles ils s’adressent. C’est très concret et on a pu le traduire dans le quotidien des MJC de Bretagne — dont une Smac !

Dans la déclaration de Fribourg, la culture est définie comme « les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie ». C’est-à-dire à peu près tout ce qui est humain. N’est-ce pas trop ? A trop vouloir embrasser, ne finit-on pas par mal défendre ?

Jean-Michel Lucas :  J’ai l’habitude de dire que la Déclaration de Fribourg n’est pas du tout anthropologique : elle est éthique. Il faut lire intégralement cette définition de la culture, qui se termine par : « par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement ».

Faire culture, c’est donc l’exigence de « faire humanité ensemble » et de contribuer « au développement » de la personne… (la « teuf », certes, mais pas la personne dégradée…). En ce sens, tout n’est donc pas culture ! Et, d’ailleurs, c’est un combat quotidien pour faire reconnaitre que telle identité culturelle (avec ses convictions, ses savoir-faire, etc…) fait humanité ensemble, donc culture avec les autres. (On a vu avec « le mariage pour tous » que ça pouvait chauffer !)

On dit aussi qu’heureusement, le concept d’humanité ne peut être défini et figé par aucune force politique ou sociale ou religieuse. Malraux avait essayé en identifiant « les œuvres capitales de l’humanité », ce qui suppose que les experts du Ministère soient doués de la lucidité « surhumaine » de dire les arts qui sont bons pour toute l’humanité d’aujourd’hui et de demain ! Avec la contrepartie de rejeter les cultures qui ne sont pas capitales pour le genre humain…

Avec Alain Renaut, il vaut mieux dire que l’humanité (c’est-à-dire le « genre humain ») est un concept vide, qu’il faut donc remplir par le débat politique. Sinon, d’autres forces le rempliront à votre place. Appliquez cette définition à la musique et vous vous rappellerez les interdits pour cause d’indignité qui traversent l’histoire des musiques dionysiaques (même les Beatles y ont eu droit aux USA). L’enjeu culturel (faire humanité ensemble) est alors inséparable de la démocratie : il faut toujours discuter de ce qui vaut (ou ne vaut pas) pour l’humanité.

Ceci dit, cette définition éthique fait grand peine aux professionnels des disciplines artistiques. Je vois bien que rien ne les empêche de croire  que « la » culture, c’est eux, avec leur activité disciplinaire. Mais cette revendication est toute  relative et sectorielle, alors que la définition des droits culturels comme droit humain à l’égale liberté, l’égale dignité, tient sa pertinence de son universalité : on peut penser un genre humain sans musique (les sourds) ou sans peinture (les non-voyants) mais on ne peut concevoir une humanité sans des personnes libres et dignes et reconnues comme telles dans leur identité culturelle.

On le voit bien, il ne s’agit pas de vérités vraies mais d’un choix éthique qu’il faut toujours confronter aux autres pour vérifier si l’on fait bien humanité ensemble (d’où la nécessité de la palabre.)

Par exemple, la religion a-t-elle sa place parmi les « droits culturels » que défend la déclaration de Fribourg ?

Jean-Michel Lucas :  La religion, et plus largement les convictions, composent l’identité culturelle de la personne. Sauf si la religion est imposée à la personne ; alors, il n’y a plus de liberté, ni de dignité, au sens des droits culturels. On pourrait dire que ce n’est pas la religion qui est culturelle, c’est la personne qui inclut (ou non) telle religion (ou telle conviction) dans les références culturelles de son identité… Autant qu’elle peut inclure telle musique, telle nourriture, telle littérature, telle fringue, etc., dans son identité toujours « bricolée », comme dit Patrice Meyer-Bisch.

Est-ce que le respect des « droits culturels » est un moyen d’éviter le « choc des civilisations » qu’avait annoncé Huntington ou, pour utiliser des termes moins manipulateurs, une « guerre des identités » ?

JML : C’est bien pour cela que l’Unesco a fait adopter la Déclaration universelle sur la diversité culturelle en 2001, deux mois après le 11 septembre. Il s’agit d’une éthique de résistance par rapport à la réalité massive des relations guerrières (économiques, en particulier) dans le monde. Le jeu est subtil : je te reconnais dans la dignité de ta culture mais, en contrepartie, tu reconnais les autres aussi dans la dignité de leur identité. Comme ces identités culturelles de tous les individus sont toutes différentes (deux jumeaux français parisiens ont par définition des identités culturelles différentes), la seule clé de sortie est la démocratie : c’est la discussion (la « palabre ») entre les identités pour quelles interagissent, évoluent les unes par rapport aux autres, s’accordent, se reconnaissent ; chacun évoluant, s’émancipant de sa propre tradition pour reconnaitre l’autre. Palabre pour parvenir à transformer les différences culturelles en « diversité culturelle »: tous pas pareils, mais tous contribuant à une même unité, celle du genre humain respectant les mêmes fondamentaux des droits humains universels… en faisant culture ensemble (humanité ensemble), chacun à sa façon.

Le combat est perdu d’avance car chacun voudra faire plus de bruits que l’autre sur la scène sans s’occuper des voisins, mais c’est un combat universel car nier l’exigence de l’unité du genre humain, c’est prendre le risque de n’être rien quand le plus fort vous considère comme inférieur. (Je pense volontiers à Boko Aram pour expliquer que la référence aux droits humains universels n’est pas abstraite, ni théorique).

En France, les termes « droits culturels » ne sont pas encore entrés dans le langage commun. Que reste-t-il à faire pour y parvenir ?

Jean-Michel Lucas : Beaucoup de modestie de la part des acteurs culturels qui sont nombreux à croire qu’ils incarnent « la » culture ! Ils feraient mieux de revendiquer leur capacité à nourrir la diversité  culturelle, c’est-à-dire à prendre part activement aux interactions entre les identités culturelles, donc à l’émancipation des personnes, grâce à leur savoir-faire dans l’expression des imaginaires et à leur liberté artistique (laquelle est un droit fondamental  universel) à exprimer l’infinie sensibilité du genre humain… C’est ce combat éthique de l’inépuisable sensibilité du monde qu’il faut gagner par rapport aux forces qui restreignent l’humanité à des carcans moraux figés. Aux acteurs des disciplines artistiques de mener ce combat pour l’émancipation, au lieu de se contenter de compter les clients payant le prix du concert.

Les droits culturels, de ce point de vue, ce n’est pas le droit individuel à écouter ce que je veux, quand je veux, comme je veux, c’est l’exigence que ma liberté culturelle de personne fasse interaction avec les autres personnes, en liberté, en dignité.

C’est moins drôle mais si les acteurs y croient, peut-être que les élus y penseront… Aujourd’hui, l’illusion de la créativité comme facteur de croissance monopolise la pensée culturelle publique, mais ça ne durera pas car l’imaginaire humain ne se satisfera pas de l’injonction à compter les recettes en fin de mois.

Propos recueillis par François Mauger

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