Hommage a Charles Duvelle par François Bensignor

4 décembre 2017 dans Non classé

CHARLES DUVELLE

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris la mort de Charles Duvelle, mercredi 29 novembre 2017, âgé de 80 ans. Cet homme d’un grand savoir et néanmoins modeste, a été un modèle pour une génération d’amoureux des musiques du monde. Responsable musical de l’Office de coopération radiophonique (Ocora) jusqu’en 1974, on lui doit les premiers enregistrements de la collection de disques aujourd’hui mondialement célèbre.

Après avoir quitté l’ORTF, il a continué d’enregistrer avec une finesse sans égal les musiques traditionnelles des cultures les plus reculées du monde. Sa collection Prophet, crééen 1999 présentait une sélection élaborée d’enregistrements, illustrés de ses photographies, réalisés durant une quarantaine d’années de voyages. L’été dernier le label américain Sublime Frequencies publiait un livre-CDde près de 300 pages, présentant 250 photographies de Charles Duvelle et deux CD de ses enregistrements, dont de nombreux inédits, ponctué d’extraits d’interview : The Photographs of Charles Duvelle, Disques Ocora ans Collection Prophet.

En guise d’hommage à cet homme hors du commun, qui a montré la voie à tant de mélomanes, de journalistes et de chercheurs épris de cultures et de musiques d’ailleurs, j’ai souhaité faire revivre cette parole qu’il m’avait accordé si généreusement à l’occasion du lancement de son label Prophet.

François Bensignor

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François Bensignor : Comment avez-vous abordé les musiques traditionnelles africaines ?

Charles Duvelle : J’ai commencé à m’intéresser au domaine africain en 1960, c’est-à-dire à la fin de la période coloniale et au moment des indépendances. C’est le hasard qui m’y a conduit. J’étais alors un jeune musicien sortant du Conservatoire et on m’avait demandé de faire une musique pour un film qui se passait en Afrique. Ne connaissant rien à l’Afrique, j’ai cherché à entendre des musiques africaines et de fil en aiguille, j’ai trouvé une salle où j’ai pu écouter quelques bandes, dans les locaux de la Société de Radiodiffusion de la France d’Outre-Mer (Sorafom), rue Beaujon, un petit service du ministère de la France d’Outre-Mer, ex-ministère des Colonies devenu aujourd’hui le ministère de la Coopération.

— Pouvez-vous retracer la réalité de cette radio dans son contexte historique ?

— Les circonstances de la naissance de la Sorafom sont assez étranges. À l’issue de la guerre, le ministre de l’époque Jacques Soustelle s’était inquiété de la puissance de Radio Le Caire qui arrosait toute l’Afrique francophone. Il aurait alors convoqué Pierre Schaeffer, polytechnicien ingénieur des télécommunications, lui attribuant un budget afin de mettre au point le brouillage de Radio Le Caire. Après réflexion, Schaeffer propose d’utiliser ce budget non pas pour brouiller mais pour installer des radios en langues locales en mesure de détourner les populations africaines des émissions du Caire. Ainsi est née la Sorafom, dirigée par Pierre Schaeffer.

Ce service avait pour vocation de créer des unités de radio en Afrique francophone, d’en réaliser les infrastructures et les locaux, d’envoyer de France le matériel technique. La formation des techniciens, hommes de programme et journalistes africains était assurée par le studio école de Maison Laffitte, dirigé à l’époque par André Clavet. À Paris, une unité fabriquait des programmes à partir d’enregistrements envoyés par les radios africaines et les leur fournissait en retour.

Schaeffer a été “limogé” deux jours avant la chute du gouvernement Guy Mollet, qui a fait nommer son bras droit, le socialiste Robert Pontillon, à la tête de la Sorafom. Durant son mandat, la seule publication discographique financée par Pierre Schaeffer a été l’enregistrement de la cérémonie des obsèques de l’ethnologue Marcel Griaule chez les Dogons du Mali, réalisé par François Di Dio au début de l’année 1956, un double 25 cm envoyé seulement à quelques ministres et chefs d’États africains, que j’ai réédité en 33 cm vers 1967.

— Alors que vous étiez musicien, comment en êtes-vous venu à enregistrer des musiques traditionnelles ?

— À l’écoute des bandes trouvées dans ce local de la Sorafom, j’ai été infiniment plus intéressé, en tant que musicien, par les musiques traditionnelles africaines que par les musiques contemporaines abstraites, intellectuelles, éloignées de la vie vers lesquelles m’avait orienté le Conservatoire.

Mais la première chose qui m’a frappé, c’est qu’il y avait dans ce local de la rue Beaujon des enregistrements historiques et politiques majeurs pour l’Afrique qui devenait indépendante. Il me paraissait essentiel de les archiver, parce que, dans ces civilisations de tradition orale, seuls les enregistrements sonores et audiovisuels pouvaient retenir ces témoignages. Cédant à mon insistance, en 1961 Pontillon m’a confié l’organisation d’une phonothèque d’archives historiques africaines à la Sorafom, fonctionnant sur la base d’un système de fichiers aux normes internationales permettant d’accéder immédiatement à tout type de sujet. C’était l’amorce de la future phonothèque centrale de l’Office de coopération radiophonique (Ocora), qui a remplacé la Sorafom.

Comme les enregistrements musicaux, qui provenaient des radios africaines, étaient souvent de très mauvaise qualité, j’ai proposé à Pontillon d’en réaliser spécialement, ce qu’il a accepté. C’est ainsi que j’ai fait mes premiers enregistrements de musiques traditionnelles, profitant des missions de coopération que je menais auprès des phonothèques des radios africaines. Je recevais de précieux conseils de la part des responsables locaux quant aux musiques intéressantes et aux lieux où aller les enregistrer. Ils étaient mes guides et au retour, une copie de mes enregistrements était fournie à la radio pour être diffusés.

— Dans quelles circonstances la collection de disques Ocora a-t-elle été créée et s’est-elle développée ?

— Au début, j’étais seul pour faire tout le travail, des enregistrements au suivi de la fabrication. Les premiers disques de la collection, Musiques Baoulé, Musiques de Haute-Volta et Musiques du Niger, parus en 1961, sont aujourd’hui introuvables. Progressivement, compte tenu de l’extension de mes activités à l’Ocora, je ne pouvais ni ne voulais plus publier moi-même mes propres enregistrements. Éthiquement, ce n’aurait pas été très sain. J’ai donc travaillé avec des collaborateurs comme Benoît Fersin que j’ai envoyé au Nigeria, Bernard Mauguin en Turquie, Azevedo au Mexique, Trân Van Khê en Asie, etc. J’ai même engagé quelqu’un au début pour distribuer les disques. Ensuite j’ai trouvé un premier distributeur, Boîte à musique, puis Barclay, avec qui j’ai créé, plus tard, la collection de musiques classiques Inédit ORTF. Mais au bout de quelque temps, me fixant comme priorité de diversifier le catalogue et de l’ouvrir à d’autres continents que l’Afrique, j’ai commencé à collecter les enregistrements réalisés par d’autres, me disant que j’aurais bien le temps d’exploiter les miens, ce que je fais aujourd’hui.

Après 1968, l’institution Ocora a disparu pour être fusionnée avec l’ORTF. On m’a alors demandé de m’occuper du département des programmes musicaux radio et télévision du service des relations extérieures de l’ORTF (l’équivalent de l’actuel RFI/RFO). Ces nouvelles fonctions m’ont permis de conserver ma danseuse qu’était la collection des disques Ocora dans d’excellentes conditions et de la faire prospérer.

— Les enregistrements édités dans la collection Prophet, comme les photos des livrets que vous avez également réalisées, nous projettent au milieu des scènes musicales sans jamais donner l’impression de voyeurisme, mais bien celle d’être l’un des participants de la cérémonie ou du moment musical captés. Rien n’est plaqué, on perçoit le mouvement des musiciens, les perspectives sonores. Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?

— À vrai dire, je l’ai fait par passion. J’étais fasciné par la qualité extrêmement vivante de ces musiques. Instinctivement, j’ai voulu faire des prises de son à la manière de films, avec un micro très mobile, des gros plans, etc. Quand on entre dans la musique, on finit par deviner ce qui va se passer. J’ai ainsi mis au point une technique particulière pour reproduire cette mobilité et cette vitalité, qui sont l’essence même de ces musiques. J’avais l’impression d’être au piano, comme un musicien de jazz, de participer à l’ensemble.

Les relations très privilégiées que j’entretenais avec les animateurs des radios africaines locales, qui parlaient la langue, étaient issus de tel ou tel village, me permettaient d’être bien accepté par les musiciens dans les villages. Ils étaient très sensibles à mon argument selon lequel on allait enfin pouvoir entendre à la radio des enregistrements de qualité de leurs musiques. J’apparaissais à leurs yeux comme le technicien blanc, au service des besoins africains.

Tout à fait au début, dans les années 60, un homme m’a beaucoup aidé, spirituellement et par ses encouragements, c’est Amadou Hampaté Bâ. Il me voyait, tout jeune, m’intéresser à ces musiques et il m’expliquait beaucoup de choses. Un jour, il m’a demandé de bien vouloir garder dans la phonothèque l’enregistrement qu’il venait de faire pour la mort de sa fille Kadia. Il chantait une sorte d’épopée autour de la mort de sa fille, accompagné par l’un des griots les plus célèbres du Mali, Banzoumana Sissoko… Les Américains m’ont, eux aussi, beaucoup aidé à l’époque. Ils ont été parmi les premiers à s’intéresser à ces enregistrements, notamment les départements africains des universités, animés par des Noirs.

— Que s’est-il passé pour que vos archives sonores personnelles demeurent si longtemps inexploitées ?

— Diverses circonstances, dont mon implication dans la musique classique, ont fait que j’ai cessé de publier mes enregistrements chez Ocora. Après l’éclatement de l’ORTF en 1974, j’ai quitté Radio France. Le ministère de la Culture du Gabon m’a alors demandé de coordonner la préparation de la délégation du Gabon pour sa participation au Deuxième festival des Arts africains de Lagos (Festac, janvier-février 1977), ce que j’ai fait. Lorsqu’ensuite l’État gabonais a créé à Libreville le Centre international de civilisation Bantou (Ciciba), regroupant l’ensemble des pays du monde bantou, il m’a demandé de m’occuper du département musique. Dans ce cadre, j’ai publié deux disques 30cm de mes enregistrements.

Mais si j’ai continué à enregistrer des musiques traditionnelles dans le monde, mes activités de pianiste et de compositeur de musiques de films ont progressivement pris le dessus. Je me suis beaucoup intéressé aux premiers synthétiseurs, notamment en Californie, où je suis allé m’initier chez Sequencial Circuit. J’ai ainsi assisté à la naissance de l’Odissey et, plus tard, du fameux Prophet… D’où le clin d’œil avec le nom de cette collection qui manifeste mon retour à mes premières amours.

Propos recueillis par François Bensignor

 

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