Entretien :

Tatiana Lambolez & Altan Art

juillet 27, 2016 dans Entretien

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À l’occasion du concert de l’Ensemble Gobi, le 16 août 2016 à Eguilles, près d’Aix-en-Provence, voici un portrait croisé de l’agence Altan Art et de sa fondatrice.

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Altan Art, agence de production et de diffusion de spectacles, se consacre à la scène traditionnelle de Sibérie orientale et particulièrement aux artistes de Bouriatie. Cette spécificité sur la scène professionnelle française a de quoi éveiller la curiosité et susciter l’intérêt. Sa fondatrice et directrice, Tatiana Lambolez*, nous éclaire sur son parcours et sa démarche.

La Bouriatie est une petite république autonome de Russie surnommée “la Terre des Chamans”. Située en Sibérie orientale, elle englobe la partie est du Lac Baïkal, sa frontière sud la séparant de la Mongolie. Sa capitale, Oulan-Oude, interdite aux étrangers jusqu’en 1991, compte aujourd’hui plus de 420 000 habitants. Certaines légendes anciennes disent que la mère de Gengis Khan était bouriate. La Bouratie fait partie d’une vaste zone d’influence culturelle mongole, incluant la Mongolie intérieure, rattachée à la Chine, et la république de Touva, rattachée à la Russie.

Tatiana Lambolez, née à Oulan-Oude, se passionne pour la danse durant son cursus scolaire. « Je faisais partie d’une troupe amateur constituée seulement de filles, qui avaient un bon niveau, dit-elle. Nous interprétions des danses traditionnelles d’Asie, et notamment de l’Inde. Le directeur de la compagnie, Dandar Badluev**, est un passionné de barhata natyam, de kathak et autres danses indiennes. Nous dansions également des danses bouriates, chinoises, coréennes, cambodgiennes, tibétaines, etc. Nous montrions toute cette diversité qui plaisait au public. »

La fondatrice d'Altan Art promeut les cultures de Sibérie orientale

La fondatrice d’Altan Art promeut les cultures de Sibérie orientale

  • Danseuse professionnelle

En 1992, Dandar Badluev crée une troupe professionnelle à partir de l’ensemble amateur. Tatiana est sélectionnée pour en faire partie. « J’étais alors étudiante en faculté de langues étrangères, où j’étudiais le français et l’anglais. Le choix d’entrer dans la troupe professionnelle n’était pas facile : les trois répétitions par semaine sont devenues quotidiennes et il fallait en même temps que je poursuive mes études. Mais cela m’a permis de perfectionner ma danse et d’approcher le milieu artistique des chanteurs, musiciens et danseurs. »

« Je suis de la génération qui a connu l’époque soviétique : j’étais pionnière komsomol… La Perestroïka (1985-1991) a ouvert les frontières et permis à notre troupe de faire son premier voyage en Occident. À Amsterdam, nous avons découvert “l’Occident sauvage” (rires) ! Nous avons tourné dans des festivals d’été en Italie, en France. En Espagne, une année, nous avons donné 40 spectacles : c’était épuisant… Parallèlement, durant cette période, j’ai eu l’occasion de faire des séjours linguistiques avec l’université. À la fin de mes études, j’ai enseigné le français à l’École de Ballets. Mais quand on m’a proposé un poste de traductrice, je ne me suis pas senti à la hauteur, d’où ma décision de venir en France pour perfectionner mon français. »

Après un premier voyage à Paris en 1995, Tatiana s’y installe l’année suivante. Son ami Dimitri l’accueille rue Daguerre et elle s’inscrit à la Sorbonne. « Arrivée en France, ma seule envie était de continuer la danse. J’ai rencontré Nicolaï, un Kalmouke, avec qui nous avons monté un petit programme de danses kalmoukes, bouriates et mongoles. Nous avons notamment participé au Festival de Ris-Orangis. Je faisais partie de l’association Danses du Monde, portée par Geneviève Guillon jusqu’en 1998. »

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  • Danses de Bouriatie

« Les danses bouriates sont proches des danses mongoles, mais les mouvements des danseuses sont plus gracieux. L’art mongol se caractérise par l’imitation du cheval. Dans la yourte on ne peut pas danser debout, alors on danse souvent sur les genoux et beaucoup de mouvements se font avec le haut du corps. Les mains imitent les gestes du quotidien. Les danses bouriates ont un caractère plus aérien, vers le haut, même si elles restent dans le même style. »

« Les costumes sont somptueux, en soie de couleurs vives et en fourrure. Chaque région présente un chapeau et des bijoux particuliers, qui ont leur propre signification. Les hommes portent à la ceinture des poignards ouvragés. Certaines chorégraphies s’inspirent de scènes de chasse. Chaque détail a son histoire, sa signification. Certaines danses font référence à des rituels chamaniques. Elles en présentent une version stylisée pour la scène montrant certains aspects de la transe des chamans. »

« On constate actuellement une renaissance du chamanisme en Bouriatie. Tabous à l’époque soviétique, les chamans se regroupent à présent en associations. L’interdiction de filmer leurs rituels a été levée. Des fêtes chamaniques traditionnelles, “taïlagan”, sont organisées plusieurs fois par an, notamment pour célébrer le printemps et le début de l’été. Sur l’île d’Olkhon, la plus grande du Lac Baïkal, les grands rassemblements qui servent à favoriser l’harmonie entre l’homme et la nature sont tolérés par les autorités. »

 Ballet Baïkal

  • Naissance d’Altan Art

Galina, la mère de Tatiana, qui enseignait à Oulan-Oude la littérature russe, l’histoire du théâtre et du cinéma, est venue la rejoindre à Paris. « En 2003, constatant l’intérêt exprimé par mes amis français pour la Bouriatie, très méconnue ici, nous avons décidé avec ma mère de créer l’association Graltan, afin de promouvoir la culture bouriate en France et en Europe. »

« Peu de temps après, la société littéraire de France Télécom et de La Poste nous a contacté. Elle organisait le Festival des Peuples Autochtones et nous a invité à y contribuer en programmant des artistes traditionnels de Bouriatie. À cette occasion, nous avons fait la connaissance d’enseignants-chercheurs de l’Inalco, comme Anne-Victoire Charrin***, Eva Toulouze, Dominique Samson, Roberte Hamayon… Ces anthropologues ont passé des années de leur vie avec les peuples autochtones et publié de très beaux ouvrages. »

Cette première expérience donne à la jeune association l’envie d’organiser son propre festival. Ainsi en 2004, le Centre Culturel de Russie à Paris accueil trois jours de manifestations. Le Ballet Baïkal, dont Tatiana faisait partie, en est le clou. Si le succès est complet sur le plan culturel, l’événement s’avère un gouffre financier. « À l’époque, je travaillais pour une société de pétrole et j’avais pris un crédit pour financer un certain nombre de dépenses du festival. Il a fallu les rembourser et attendre plusieurs années avant de penser à une autre édition… C’est pourquoi j’ai voulu créer une agence de production, qui me permette de rendre compte des frais occasionnés par les voyages, de déclarer les artistes… Je voulais passer à une organisation plus professionnelle. »

En 2010, après des formations à la création d’entreprise et à l’organisation de spectacle, Tatiana Lambolez fonde Altan Art. L’agence, d’abord consacrée à la scène traditionnelle bouriate, élargit son champ aux artistes russes et de Sibérie orientale. Puis, de rencontres en coups de cœur, elle s’ouvre aux artistes français séduits par l’univers des immensités d’Asie du Nord : Sibérie, Mongolie…

  • Objectifs et projets

« La vocation d’Altan Art et de notre festival Toutes les Couleurs de Russie, qui a eu lieu en mai-juin 2016, est de présenter des artistes dont les cultures sont en voie de disparition. Ces peuples, pour la plupart de culture chamanique, ne sont souvent plus représentés que par quelques milliers, voire quelques centaines d’individus. »

« Je n’ai pas quitté mon pays parce que je m’y sentais mal. J’aime beaucoup la France. J’ai appris le français et la culture française à Oulan-Oude et visiter la France m’a donné envie d’y vivre. Mais j’aime aussi mon pays. C’est cet amour des deux pays qui me permet de rester stable. »

« Je commence à être contactée par des artistes français qui veulent aller jouer en Russie. Je vais donc essayer de développer cette branche de mes activités en organisant pour eux des tournées dans les territoires situés à l’est de l’Oural. Il y a de grands théâtres de belles salles prêtes à les accueillir et je serai ravie de les accompagner. Nous tenterons une première expérience avec la compagnie Flamenco Vivo du chanteur Luis de la Carasca. »

Propos recueillis par François Bensignor

* Tatiana Lambolez est membre du bureau du Collectif MDM IdF au titre de trésorière.

** Dandar Badluev est aujourd’hui le directeur du Théâtre Baïkal, qui rassemble sa compagnie de danse Badma Seseg, l’orchestre d’instruments traditionnels de la Radio-Télévision Bouriate et l’Ensemble Baïkal. Danseur et chorégraphe, il est aussi un chanteur renommé. Il a mené de nombreux projets en Inde, Indonésie, Thaïlande, Mongolie et Chine.

*** Anne-Victoire Charrin a consacré sa vie de chercheur aux littératures et aux civilisations de l’espace russe et continue d’explorer sans relâche les contacts entre les cultures, ou ce qu’il est de meilleur ton de nommer les «transferts culturels». Anthropologue et spécialiste de(s) littérature (s), engagée aussi bien dans la recherche académique que sur les terrains russe et sibérien, Anne-Victoire est un passeur dans tous les sens du terme. (Présentation des éditeurs de la revue Slovo, 2013)

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